Voici donc l’ouverture d’une tribune sur la situation à laquelle nous serons confrontés dans moins de deux semaines désormais : le déconfinement que l’on attend avec impatience, mais qu’il convient d’aborder avec sérieux et sérénité.
Comment les situations spécifiques des déficients visuels seront-elles prises en compte par les décideurs et le seront-elles ? Comment les DV eux-mêmes prendront-ils en compte les mesures promulguées ? Comment appréhender cette situation inédite ?
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Nous ouvrons le débat avec Gilles de Lorenzo, le kinésithérapeute malvoyant, qui concocte les séances de gymnastique adaptée qui vous font bouger pendant le confinement. Accompagnateur bénévole de notre Club Emploi en Île de France, il plaide pour « un réinvestissement de l’espace public » par les personnes aveugles ou malvoyantes. « Rendez-vous visibles », dit-il.
Voici son propos…

Petite chronique du déconfinement, par Gilles de Lorenzo

« Voilà, nous avons un horizon qui se dessine mi-mai.
La crise sanitaire est toujours là, mais - et c’est un grand mais - la situation se normalise. Nous aurons à lutter contre les trois sorcières que sont la démotivation, la désocialisation et la dépression.
Notre arme : se préparer à une nouvelle rencontre avec les autres. Un impératif : réinvestir l’espace public. La déficience visuelle n’est pas synonyme de vulnérabilité. Certains d’entre nous sont, certes, plus fragiles, il faut les protéger et il faut qu’ils se protègent, mais les autres déficients visuels n’ont pas vocation à rester invisibles. La vie, ce n’est pas cela, même si au premier abord, cela semble plus simple, voire conseillé par un entourage qui se veut bienveillant.
Dans un premier temps, le respect des consignes gouvernementales s’impose, mais à bien y regarder, elles laissent un champ libre à une réappropriation de notre environnement immédiat. Faire ses courses, sortir le chien, retrouver ses repères dans son quartier… Toutes ces petites choses sont des victoires sur nos sorcières et elles nous permettent d’être à nouveau visibles. Retrouver le bruit de la rue, un sol plus ou moins régulier au bout de plusieurs semaines demande un temps d’acclimatation et génère de la fatigue. L’essentiel est ailleurs. La rencontre avec les autres, l’application des mesures barrières changent notre quotidien. Le respect de la distance de sécurité se révèle utopique quand on doit se faire aider pour traverser une rue, par exemple, ou chercher une adresse.
Trouver seul son paquet de café sur un rayon de magasin relève de l’exploit. Toutes ces actions, tous ces contacts doivent être repensés pour nous permettre à nouveau une vie de relations avec les autres qui, dans un premier temps, peuvent se montrer réticents, voire absents.
Le besoin et le droit à l’autonomie restent encore et toujours de mise (chiens, GPS, canne électronique) afin d’être le moins dépendant possible. C’est indispensable. Mais il ne faut pas se leurrer : nous aurons toujours besoin de l’entourage, des associations qui sont à nos côtés, les services publics, les services dédiés tels que les accompagnements dans les gares et aéroports, et du grand public.
Dans le travail et les études, la maîtrise des outils informatiques spécifiques, l’accès aux bases de données, l’autonomie dans l’espace de travail et la relation avec nos collègues aideront les déficients visuels à rester visibles dans la société.
À nous de trouver les solutions pour retisser les liens, mais cela prendra du temps. La peur de l’autre est une forme de peste tout aussi contagieuse et persistante il faut le savoir, mais ce n’est pas une fatalité. À nous d’agir.

Voici maintenant la contribution au débat, de Bertrand Vérine, administrateur aveugle du GIAA/apiDV, mais également président de l’Afont, l’association pour la fondation du toucher. Lui s’inquiète de la « diabolisation » actuelle du toucher qui est si essentiel aux déficients visuels.
Voici son propos.

Étions-nous des cochons avant la pandémie ? par Bertrand Vérine.

« Rappelons que ces animaux, biologiquement très proches du genre humain, passent leur temps non seulement à se salir… mais aussi à se laver, du moins quand on leur en laisse la possibilité. Or une des révélations de la crise sanitaire actuelle est que beaucoup de nos semblables avaient oublié la deuxième moitié du programme, sans doute parce qu’ils n’étaient pas assez conscients de la fréquence à laquelle ils touchent leur environnement.
Très sérieusement, la situation de pandémie souligne la différence d’attitude culturelle qui subsiste vis-à-vis de la vue et de l’ouïe, d’un côté, du toucher, d’autre part. Pour l’audition, des campagnes de santé publique et des réglementations officielles rappellent fréquemment qu’il est dangereux d’exposer ses oreilles à une musique trop forte ou au bruit prolongé de certaines machines. Cependant, le conseil n’est jamais d’arrêter d’écouter de la musique ou d’utiliser certains appareils : le sens commun et, parfois, la loi recommandent seulement de limiter le niveau sonore ou de se protéger en portant des bouchons.
Pour la vision, les médias ont relayé le fait que soumettre ses yeux à la lumière bleue des dispositifs électroniques en fin de journée perturbe le sommeil, et que le faire trop longtemps au travail finit par endommager le cristallin ou la rétine. On sait aussi, notamment depuis les débuts du cinéma, que « certaines images peuvent choquer ». Toutefois, la préconisation n’est jamais de s’abstenir de regarder dans l’absolu : le bon sens limite seulement la durée de certaines activités visuelles, ou réserve certains spectacles à des âges déterminés de la vie.
Dans le cas du toucher, en revanche, le réflexe culturel est d’en revenir à l’interdit pur et simple : en particulier, « il ne faut pas se toucher le visage », « pas céder à la tentation », etc. Or, comme le rappelle un article du Monde en date du 21.04.2020, se frotter le visage avec un mouchoir est totalement bénin. Plus simplement encore, on peut « continuer à se toucher le visage en ayant pris soin de se laver les mains ». Il ne faut donc pas rediaboliser le toucher, mais apprendre à toucher en toute conscience, et proprement ! »
Lire l’article du Monde sur https://lemonde.fr/planete/article/2020/04/21/pourquoi-nous-nous-touchons-le-visage-en-permanence-et-comment-concilier-cela-avec-le-port-du-masque_6037344_3244.html#xtor=AL-32280270
Retrouvez ce commentaire et beaucoup d’autres articles sur http://fondationdutoucher.org

Vos témoignages

  • Le Journal officiel du 12 mai 2020 révèle des « pépites » pour qui adore disséquer des textes et les soumettre à la critique. Dans ce domaine, l’article 14 du décret n° 2020-548 du 11 mai 2020 prescrivant les mesures générales pour faire face à l’épidémie de Covid 19 dans le cadre de l’état d’urgence sanitaire « bat tous les records » car il est relativement incompréhensible, du moins si l’on tente de l’appliquer aux personnes aveugles et malvoyantes. A première vue, si l’on peut ainsi s’exprimer, l’on doit être satisfaits car la liste de discussion de la CTP a fourmillé de mails sur le fait de savoir si nous devions ou non être munis d’attestations, compte tenu de circulaires et autres communiqués déposés sur des sites Internet sans la moindre valeur juridique. Cette fois, nous avons un article propre aux personnes handicapées (pardon en situation de handicap, pour employer un euphémisme à la mode), même si la secrétaire d’Etat en charge de cette question n’a pas signé le décret. Jugez-en plutôt. Cet article 14 comporte deux alinéas. L’alinéa 1 prévoit « Dès lors que par nature la distanciation physique n’est pas possible entre la personne en situation de handicap et la personne qui l’accompagne, cette dernière met en œuvre les mesures sanitaires de nature à prévenir la propagation du virus ». Cela signifie donc que nous pourrions être guidés et ne serions pas obligés de respecter les mesures sanitaires (se moucher dans un mouchoir à usage unique, tousser dans son coude…) C’est déjà absurde et l’on voit bien que, même si nous pouvons bénéficier de cette mesure, elle est faite pour des personnes beaucoup plus gravement handicapées que nous. Enfin, appliquons la en omettant la fin, cela nous permettra d’être guidés si des volontaires se présentent. Mais l’alinéa 2 est encore plus incompréhensible : « L’obligation du port du masque prévue au présent décret ne s’applique pas aux personnes en situation de handicap munies d’un certificat médical justifiant de cette dérogation qui mettent en œuvre les mesures sanitaires pour prévenir la propagation du virus ». Cela vise bien sûr les personnes atteintes d’un trouble autistiques ou polyhandicapées qui, sans doute, auront des difficultés à respecter les gestes barrière mais pourquoi ne pas le dire ? Prise à la lettre, cette disposition nous permettrait d’aller chez le médecin pour tenter d’obtenir un certificat en lui expliquant que le port du masque nous gêne pour nous diriger (ce qui est un peu vrai) ou encore pour savoir, si dans le métro ou le bus, l’eau de toilette ou la transpiration de notre voisin se situe à plus ou moins d’un mètre de nous !!! Bref, à vouloir « communautariser » les personnes handicapées, on finit par ne plus rien y comprendre. N’hésitez pas à réagir à ces propos volontairement polémiques.

  • Gilles de Lorenzo 13 mai 2020 15:23

    Nous avons entendu la déclaration du Premier ministre nous donnant les clefs du déconfinement, mais nous indiquant surtout qu’il faudra apprendre à vivre avec le virus. Bravo ! Enfin une parole marquée du sceau du bon sens : le rappel de cette évidence que le risque zéro n’existe pas et fait partie de notre existence même est fondamental. Mais une autre évidence s’impose : la prudence. C’est elle qui nous guide dans nos choix et nous permet de nous adapter aux exigences de notre vie de façon raisonnée mais, quand dans ces temps suspendus, elle devient peur panique, elle nous submerge et nous fait perdre une partie de notre humanité et de ce fait, elle devient mortifère. Les gestes barrières font partie des réflexes de prudence indispensables à notre vie de tous les jours. Certains doivent s’adapter ou être repensés, en particulier les distances de sécurité ou la notion de contact. Mais masques, gel voire gants et des explications seront nécessaires pour continuer une existence commune. « N’ayez pas peur ». Cette phrase prononcée par Jean Paul II le 23 octobre 1978 en d’autres circonstances et à d’autres fins résonne encore et toujours et nous guide dans ce monde d’après.

  • Bayram Kaddour 6 mai 2020 16:21

    J’ai été sollicité pour avis par un organisme qui souhaite établir un guide destiné au personnel d’accueil qui reçoit un visiteur déficient visuel. J’ai pensé à ce quelques lignes. Je suis preneur de vos commentaires et compléments :

    • Privilégier un guidage à la voix dans la mesure du possible en marchant devant la personne à guider : o La canne est censée permettre une certaine distanciation : o Indication de l’orientation droite / gauche / devant, direction 1, 2, … 12 d’un cadran horaire o Avoir une vitesse de marche régulière et adaptée au trajet, annoncer les éventuels ralentissements o Décrire les dénivelés, présence d’escaliers et rampe à tenir, …
    • Dans le cas où la personne déficiente visuelle ne se sente pas en sécurité avec un tel guidage, j’ai pensé à remplacer le fait de tenir le bras par la mise à disposition d’une corde (comme celle utilisés en course à pied avec guide) ou bâton (le témoin de la course à relais). Qu’en pensez-vous ?
    • Le déconfinement des déficients visuels, parlons-en… 11 mai 2020 16:34, par de lorenzo gilles

      La personne guidée prend le coude du guide avec un masque les obligations sont respectées plus de la solution hydro alcoolique sinon le guidage a la vois droite gauche ou le cadran de la montre sont aussi valables mais ne pas trop saturer d’informations le bâton ou la corde sont moins judicieux surtout dans un espace clos des petits guides de l’accueil d’un collègue déficient visuel ou dans un lieu recevant du public sont disponible auprès, de la Fédération des aveugles de France

  • Bayram Kaddour 6 mai 2020 11:47

    Les préoccupations sont légitimes car aussi autonomes que certains d’entre nous peuvent l’être, le besoin d’aide est souvent là et nécessite parfois une proximité de l’aidant rencontré dans l’espace public qui ne soit pas compatible avec la règle de distanciation. Mettons-nous à l’esprit que tout le monde valide ou porteur d’un handicap passera par une période transitoire de réappropriation de l’espace public pour la nouvelle vie qui s’annonce. Certains, qui avant étaient proactifs pour aider, seront plus hésitants, d’autres d’habitude indifférents, seraient peut-être plus allergiques à l’un d’entre nous qui marcherait à côté involontairement à moins d’un mètre ! « Avez-vous besoin d’aide ? Je vous guide à la voix en me suivant ou vous me tenez le bras ? », une phrase que plusieurs d’entre nous entendaient souvent avant. Je pense que nous devrons nous habituer à la première option dans un futur proche. Nous aurons aussi à revoir notre manière de demander une aide, de décliner une proposition ou une manière d’aider qui ne soit pas appropriée à ce nouveau contexte. Je pense que nous nous devons aussi d’être exemplaires dans l’application des consignes sanitaires afin de nous protéger et surtout rassurer l’aidant lambda.

  • Bonjour, Pour les déficients visuels qui, comme moi, ont des motifs imérieux de déplacements professionnels et familiaux, les serlices d’assistance des transports comme Accès Plus à la SNCF par exemple ou encore les serlices PAM en Ile de France fonctionneront-ils à nouveau le 11 mai ? C’est une question de libeté de ciculation et liberté de travail des personnes andicapées… ?

  • Michèle Sarloute 5 mai 2020 13:28

    Non voyante et pratiquante de différents sports, course à pieds, tandem (d’autres en salle ou piscine n’étant plus possible pour le moment), je me demande comment respecter les 10 mètres de distanciation imposés à partir du 11 mai pour la pratique de ces activités. Cela peut paraître secondaire mais pour moi c’est important… Je n’ai pas encore trouvé de réponse…

    • Le déconfinement des déficients visuels, parlons-en… 11 mai 2020 16:44, par de lorenzo gilles

      pour le moment je ne vois que le masque , le guidage au coude ou avec une corde de liaison cela dépend des habitudes mais on ne peut pas dire que pour le tendem ou la course à pieds c’est d’un pratique inouï en ce qui concerne la piscine ou la salle elles sont fermées .

  • Alain Lequeux 2 mai 2020 22:14

    La communication au sujet de cette épidémie en évoquant la guerre, et la réalité du nombre de personnes décédées ont provoqué chez de nombreuses personnes une peur profonde. L’un des gestes barrière recommandé est la distance physique. Nous risquons d’éprouver des difficultés lors de nos déplacements, j’ai sorti mon mouchoir pour m’essuyer le nez !, j’ai entendu une dame au téléphone dire : attends je traverse il y a une personne qui se mouche… Je ne suis pas certain de respecter les lignes marquées au sol dans une file d’attente… Quelle ,sera ,la ,réaction vis-à-vis des chiens guides ? Il est important d’échanger et de partager nos difficultés et les solutions trouvées Faites circuler le lien qui conduit à cet espace de partage.